Dixit Materia
"Ci-gissent defis et defaites ; et qui capitule."
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Lille, Nord-Pas-de-Calais
France
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5/15/2008
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Movies A voir et à revoir : les films de Jim Jarmush, Lars Von Trier, Ken Loach, Michael Hanneke, Daren Aronowsky, Emir Kusturica, Terry Gilliam, Ingmar Bergman... Television Arte, le dimanche matin, ça fait du bien Books La Cuisine d’Elvis de Lee Hall
Traduit de l’anglais par Frédérique Revuz et Louis-Charles Sirjacq
Titre original : Cooking With Elvis
© 1998 Lee Hall
© 2002 L’Arche éditeur
86, rue Bonaparte, 75006 Paris
ISBN : 2-85181-505-9
SCÈNE 1
Le théâtre est dans l’obscurité. « Ainsi parlait Zarathoustra » de Strauss retentit de plus en plus fort. Une allumette enflamme un rond de gazinière, éclairant le visage de Jill.
JILL. Scène une. Prologue. J’étais là avec la spatule quand ils ont dit que tu étais mort.
Les lumières s’allument. Jill se tient devant un wok. Elle ajoute de l’huile.
Il y avait des linguini et un pot de câpres et de belles olives marinées et ils arrêtaient pas de parler de tuyaux, de soins intensifs comme c’était horrible et tout ça. Et après ils ont ramené Maman, on est descendu et tout son mascara avait coulé et elle pleurait et tout et j’ai dit qu’elle ferait bien de se dépêcher sinon les pâtes allaient devenir de la colle. Et alors elle s’est mise à trembler comme ça, moi, j’étais en tablier et elle m’a dit qu’en fait il y avait eu un miracle, qu’en fait t’étais pas mort et que tu t’en étais tiré dans un sens. Je me suis dit tant pis pour les linguini et je me suis mise à pleurer.
Pendant qu’elle parle, Jill cuisine furieusement. Elle ajoute des ingrédients. Vers la fin de la réplique, elle fait flamber le contenu du wok.
Et c’est là que quelque chose a changé au fond de moi. Quelque chose de bien. Tu vois, jusqu’à ce moment, toute ma vie j’avais toujours été la fille dont personne ne veut, celle qui fait pas envie, celle qui reste dans sa chambre, j’étais celle qu’on appelait toujours « la grosse », avec cet affreux bandeau dans les cheveux, je rotais, j’étais toujours dans l’ombre, toujours celle qui ne sait rien de rien. Et brusquement, à ce moment-là, tout est devenu clair. J’ai vu une raison, un but, une mission, comme un phare dans l’obscurité, une étoile dans la nuit et alors je les ai regardés à travers la douleur, les larmes et l’angoisse et j’ai dit : « Ramenez-moi à la science ménagère ».
Jill verse le contenu du wok dans une tourte, perce le dessus de la pâte et la met au four.
Et c’est ce qu’ils ont fait.
Extrait de l’intro de « Jailhouse Rock ». Les lumières s’éteignent. Une main s’introduit dans la pièce par la porte d’entrée et actionne l’interrupteur. La lumière s’allume dans le salon, genre « nuit de séduction ». Maman entre, sapée à mort, suivie de Stuart, qui porte des lunettes. Nerveux, il a l’air complètement dépassé par les événements.
SCENE 2
JILL. Scène deux. Le salon.
STUART. Dis donc, t’as une chouette baraque.
MAM. Chuuut.
STUART. C’est quoi cette odeur ?
MAM. Fais attention où tu mets les pieds.
STUART. La vache, qu’est-ce que c’est que ça ?
Stuart voit la tortue et la ramasse.
MAM. C’est Stanley. Tu veux boire quelque chose ?
STUART. Ouais.
MAM. J’ai du blanc sec dans le frigo.
STUART. Je te demande pardon ?
MAM. Blanc sec.
STUART. T’aurais pas une bière ?
MAM. Peut-être une blonde.
STUART. J’aime pas trop le vin, moi. Ça-là, je croyais que c’était interdit ces trucs-là.
MAM. Ce n’est qu’une tortue.
STUART. Je sais. Je croyais que c’était la crise à 30 millions d’amis. Santé. T’as payé combien pour ça ?
MAM. Je ne sais pas. Je l’ai acheté chez Safeways.
STUART. Mon beau-frère va régulièrement à Dieppe, tu sais. Il pourrait te faire économiser trente pences par canette.
MAM. Stuart, pourquoi tu ne poses pas cette tortue ?
STUART. Pernod. Metatax. Bière. La claque.
MAM. On dirait que tu t’intéresses beaucoup à la nourriture et à la boisson, Stuart.
STUART. Qu’est-ce que tu veux dire ?
MAM. Ben, depuis qu’on est monté dans le taxi, tu n’as parlé que de ça.
STUART. Désolé. C’est vrai, j’ai un peu tendance à en parler. Surtout des tartes. Déformation professionnelle. Gâteaux et trucs comme ça.
MAM. Tu es boulanger ?
STUART. Pas exactement. Je suis superviseur.
MAM. De boulangers ?
STUART. De gâteaux. On fait beaucoup de trucs comme ça pour Marks & Spencer.
MAM. Ah bon ?
STUART. Tu connais les Christmas puddings ? On commence à les fabriquer en juillet. En juin parfois.
MAM. Ils ne s’abîment pas ?
STUART. Non. C’est des Christmas puddings, tu sais.
MAM. Pourquoi tu es venu ici, Stuart ?
STUART. Ici ?
MAM. Non. Dans ce pub.
STUART. Je sais pas. Pour boire un coup comme ça.
MAM. Boire un coup ?
STUART. Normal, quoi.
MAM. Tu me trouves attirante, Stuart ?
STUART. Ouais, t’as de l’allure. Je crois.
MAM. Quel âge tu me donnes, Stuart ?
STUART. Je sais pas. Je suis très mauvais sur les âges, moi.
MAM. Essaye de deviner.
STUART. Je sais pas. Tu as l’air très mûre.
MAM. Mûre !
STUART. Evoluée, je veux dire. La plupart des filles font pas la différence entre leur coude et leur cul. Alors que toi, enfin, t’as l’air plutôt renseignée.
MAM. Tu veux un autre verre, Stuart ?
STUART. Ça va comme ça. J’essaye de m’intéresser à des choses comme. Tu vois, d’élargir mes horizons.
MAM. Quels genres d’horizons, Stuart ?
STUART. Je sais pas. Y a des émissions sur les Français et des trucs comme ça.
MAM. Tu as déjà essayé le sexe tantrique ?
STUART. Je te demande pardon ?
MAM. C’est une sorte de yoga sexuel. Tu te colles à l’autre et tu fais l’amour sans bouger. Sting le fait pendant dix heures d’affilée.
STUART. T’aurais de la chance si tu arrivais à me faire tenir dix minutes.
MAM. Je ne sais pas.
STUART. Je suis essoufflé quand je cours après le bus. Je plaisante.
MAM. Stuart. Tu me trouves attirante ?
STUART. Oui.
MAM. Tu sais que tu as un joli physique, Stuart.
STUART. Ah bon ?
MAM. Tu as un corps d’athlète. Tu fais de l’exercice ?
STUART. J’essaye de me défouler le plus souvent possible.
MAM. Tu sais que tu me fais de l’effet, Stuart ?
STUART. Merci beaucoup.
Stuart dévisage Maman. Il vide son verre et se penche brusquement vers elle pour l’embrasser.
MAM. Qu’est-ce que tu fais ?
STUART. Je sais pas. Je voulais t’embrasser.
MAM. Mets-toi là-bas.
STUART. Hein ?
MAM. Je veux te regarder.
STUART. Ben, regarde.
MAM. Retire ta chemise, Stuart.
STUART. Quoi ?
MAM. Retire-là. Maintenant.
STUART. Comme ça ?
MAM. Là-bas. Je veux te voir en entier, Stuart.
STUART. Ça me gêne.
MAM. Crois-moi, tu n’as aucune raison d’être gêné. Le pantalon.
STUART. Tu es sûre de ça ?
MAM. Bon Dieu, Stuart, ferme-la cinq minutes. Je veux que tu te touches.
STUART. Comment ça ?
MAM. Je veux que tu te caresses, Stuart.
STUART. Quoi ? Tu veux que je me branle ?
MAM. Bon Dieu, Stuart, enlève ton slip, c’est tout.
STUART. D’accord. T’énerve pas.
Stuart hésite.
STUART. Tout de suite !
Stuart fait descendre son slip à mi-cuisse, exposant ses fesses nues au public, quand on frappe violemment à la porte. Jill entre.
STUART. Putain de merde.
JILL. Maman, il recommence.
MAM. Sors d’ici, ma chérie.
JILL. Maman, il a une crise.
STUART. Merde, c’est qui, elle ?
JILL. Je suis la fille.
STUART. Mais t’as quinze ans !
Jill pousse le fauteuil roulant de son père en pleine crise.
MAM. Nom de Dieu, Jill. Tu ne peux pas te débrouiller toute seule ?
JILL. Maman, c’est ton mari.
STUART. Bordel de merde.
MAM. Surveille ton langage. Tu lui as donné ses médicaments ?
JILL. Evidemment que je lui ai donné ses médicaments.
STUART. Qu’est-ce qu’il a ?
JILL. A ton avis ? Il est paralysé, pauvre débile.
STUART. Hé, tu m’appelles pas débile.
MAM. Tais-toi, toi.
JILL. Il a des crises de temps en temps. On peut rien y faire.
STUART. On devrait peut-être appeler une ambulance.
JILL. Il suffit de le redresser, c’est tout.
Mam se verse un autre verre.
JILL. Maman, qu’est-ce que tu fais ?
MAM. A ton avis ? Je me sers un autre verre.
JILL. Pose ça immédiatement. Maman, aide-moi, s’il te plaît. Regarde-le.
STUART. Bon, écoutez.
Alors que Stuart essaye de redresser Dad, celui-ci lui pisse dessus et tombe par terre.
JILL. Qu’est-ce que tu fais ?
STUART. Il s’est pissé dessus.
JILL. Tu l’as laissé tomber.
STUART. Oh non.
JILL. Mon Dieu, je rêve ! Ça va aller, papa.
STUART. Regardez, j’en ai partout.
JILL. Ça tombe bien que t’aies pas de vêtements.
MAM. Ça, c’est bien toi. Tu n’as vraiment aucun respect.
JILL. Ce n’est pas de ma faute s’il fait une crise.
Stuart bataille pour relever Dad.
STUART. Ça fait combien de temps qu’il est comme ça ?
JILL. Deux ans. Il a eu un accident.
STUART. Tu m’as pas dit que t’avais un mari infirme.
MAM. Tu ne m’as pas posé la question, mon cœur.
JILL. Il ne peut plus parler ni rien. On pense qu’il est un peu déprimé.
STUART. Pas étonnant.
MAM. Il n’est pas déprimé, Jilly. C’est ces conneries de médicaments.
STUART. J’ai l’impression qu’il s’endort.
MAM. Tu as fait ça uniquement pour m’embarrasser, hein ?
JILL. Bien sûr que non.
MAM. Tu es perverse. Tu sais ça.
JILL. Maman, je ne suis pas perverse.
MAM. Tout ça parce que tu es jalouse.
JILL. Jalouse ? De lui ?
STUART. Qu’est-ce que j’ai, moi ?
MAM. Personne ne te demande ton avis. C’est pathologique, Jill. Et chaque fois que j’essaye de m’amuser. T’es là pour m’embarrasser.
STUART. Ecoute, c’est pas embarrassant. Pas vraiment.
MAM. Si, c’est embarrassant.
STUART. Non, honnêtement. Ça doit arriver tous les jours, ce genre de truc.
MAM. Ne sois pas ridicule.
JILL. Je crois que tu devrais mettre un pantalon.
STUART. Il n’y a pas de quoi avoir honte.
MAM. Qui a dit que j’avais honte ? C’est toi qui es là, couvert de pisse.
JILL. Maman, il essaye d’être gentil.
STUART. Ça va. Je crois qu’elle a simplement bu un verre de trop.
MAM. Petit enfoiré.
STUART. Je disais ça comme ça.
JILL. Je crois que tu devrais partir.
STUART. Bon, ben, ravi d’avoir fait votre connaissance.
MAM. Va-t’en, s’il te plaît. Et fais attention à cette foutue tortue.
Stuart ramasse ses vêtements et s’en va d’un air penaud. Jill regarde Maman se verser un autre verre.
Qu’est-ce que tu regardes ?
Noir.
SCENE 3
JILL. Scène trois. Petit déjeuner. Je ne suis pas grosse.
MAM. Je ne dis pas que tu es grosse. Je dis seulement que tu devrais faire attention avec les puddings au chocolat.
JILL. Arrête, s’il te plaît. Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à manger des puddings au chocolat.
MAM. Tu vas finir par ressembler à un pudding au chocolat si tu ne fais pas attention. Je n’ai rien contre les puddings au chocolat en soi. C’est juste que tu ne devrais pas en manger au petit déjeuner. Tu as une idée de ce qu’il y a dans un pudding au chocolat ?
JILL. Trois cent cinquante calories.
MAM. Trois cent cinquante-huit, ma chérie.
JILL. Qu’est-ce que tu faisais hier soir ?
MAM. Tant pis pour toi. Ne change pas de sujet.
JILL. Qui était cet homme ?
MAM. Ce n’était pas un homme, chérie. C’était Stuart.
JILL. Je rêve.
MAM. Non, tu ne rêves pas, ma petite fille. Il ne t’a pas plu ?
JILL. On ne peut pas dire que ce soit un grand intellectuel.
MAM. Il est assez beau garçon.
JILL. Maman, ce type est complètement nase.
MAM. Tu ne comprends vraiment rien, hein ? Je l’ai trouvé assez gentil si l’on considère…
JILL. Si on considère que tu l’as fait se mettre à poil et que papa lui a pissé dessus.
MAM. Ne commence pas à me mettre les problèmes physiques de ton père sur le dos.
JILL. Maman, je ne comprends pas pourquoi il faut que tu les ramènes ici.
MAM. Où veux-tu que j’aille ? Il faut bien que je pense à ton père et à toi.
JILL. Maman, tu ne peux pas faire un cours du soir ou quelque chose comme ça ?
MAM. Ecoute, Jill, j’ai trente huit ans et ma vie ne va pas s’arrêter parce que ton père est un légume.
JILL. Maman. Papa n’est pas un légume. Il dit des choses.
MAM. Jill. Il ne dit rien.
JILL. Il comprend. Il comprend tout.
MAM. Jill, il faut que tu cesses de nier les faits, chérie. Ton père est un haricot vert. C’est comme ça. Point final.
JILL. Mais Maman, qu’est-ce que les gens vont penser ?
MAM. Comment ça, qu’est-ce que les gens vont penser ?
JILL. L’autre jour, il y a des gens de l’école qui t’ont vu fricoter avec le frère d’Helen Storey.
MAM. Ils n’ont rien d’autre à faire ?
JILL. Maman, il rentre à l’université.
MAM. Jill. Il m’a dit qu’il avait vingt-sept ans.
JILL. Maman. C’est pas normal.
MAM. Qu’est-ce qui est normal ? Rester assise dans ta chambre à te bourrer de crème renversée jusqu’à ce que tu exploses comme un ballon ?
JILL. Maman. Je ne suis pas un ballon.
MAM. Regarde-toi dans une glace, ma pauvre fille.
JILL. Maman, tu ne peux pas faire ça. Tu es professeur d’anglais.
MAM. Je ne vois pas le rapport.
JILL. C’est ridicule, tu dragues, on dirait une nymphomane.
MAM. Je n’ai rien d’une nymphomane. De toute façon, ce n’est pas parce que je suis professeur d’anglais que je dois rester recluse comme Mère Teresa.
JILL. Mère Teresa est morte, Maman.
MAM. Ça fait deux ans, Jill. Tu voudrais que je fasse quoi ? Je suis dans la fleur de l’âge, Jilly.
JILL. Tu n’es pas dans la fleur de l’âge, Maman. En tout cas, tu n’as pas besoin de ramasser des types. Tu as d’autres choses à faire.
MAM. Tu me vois jouer au whist avec ta tante Irene !
JILL. Il y a d’autres façons de se satisfaire, tu sais.
MAM. Je ne sais pas pourquoi je continue à t’écouter.
JILL. Maman. Tu pourrais te masturber.
MAM. Je crois que je n’ai pas bien entendu.
JILL. C’est parfaitement normal.
MAM. Ecoute, si tu crois que je vais rester ici à me branler jusqu’à l’os pour ton plaisir, tu te mets le doigt dans l’œil.
JILL. Ce n’est pas pour mon plaisir. Ce n’était qu’une suggestion. Ça t’éviterait de te saper n’importe comment.
MAM. Au moins, j’essaye d’être séduisante.
JILL. Qui t’essayes d’impressionner là ? Ton pâtissier ?
MAM. Tu es jalouse, n’est-ce pas. C’est ça l’histoire.
JILL. Je ne suis pas jalouse. Le problème c’est que tu ne veux pas admettre que tu vieillis.
MAM. Je ne vieillis pas. Je me trouve même plutôt sexy.
JILL. Tu as l’air sexy. Tu n’as pas l’air d’une mère, c’est tout. Tu as déjà pensé à lui coincé dans son fauteuil ?
MAM. Je ne fais que ça penser à lui dans ce putain de fauteuil.
JILL. Maman, cet homme était carrément nu.
MAM. Le problème, c’est que je te traite comme une adulte alors que tu n’es pas en âge de comprendre.
JILL. Maman, je comprends très bien.
MAM. Non, mon amour. Comment le pourrais-tu ? Ecoute, laisse-moi vivre ma vie et je te laisserai tranquille avec ta cuisine.
JILL. Ça veut dire que je peux faire une fête d’anniversaire ?
MAM. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
JILL. Ça pourrait le stimuler.
MAM. Ça ne le stimulera pas.
JILL. Ça pourrait réveiller sa mémoire.
MAM. S’il te plaît, chérie.
JILL. Ce n’est pas parce que c’est un légume qu’il n’a pas le droit d’avoir un anniversaire.
MAM. D’accord, fais comme tu veux. Mais, je t’en prie, pas de pudding au chocolat.
Noir.
SCENE 4
Jill gratte une allumette et allume les trente-neuf bougies d’un énorme gâteau qui lui éclaire le visage. Dad est à côté d’elle dans l’obscurité.
JILL. Scène quatre. Préparatifs d’anniversaire. Parfois je me demande pourquoi nous sommes ici. S’il y a un but et à quoi ça rime finalement. Je trouve que c’est bizarre, d’un côté, il y a des gens beaux et heureux et tout et tout, comme Cherie Blair ou ce type à la télé. Et puis, il y a des gens qui sont gros ou infirmes ou simplement malheureux comme Maman. Et je me demande pourquoi certaines personnes ont tous ces malheurs et souffrent et d’autres sont heureuses tout le temps. Mais après tout peut-être que Cherie Blair n’est pas si heureuse qu’elle en a l’air et ce type à la télé doit se droguer ou coucher avec des enfants. Peut-être que personne n’est heureux – vraiment – au fond. Peut-être que tout le monde a un rêve – que les choses soient différentes, que les gens aillent mieux, ou que leur mère ferme sa gueule, ou alors ils rêvent juste d’une belle part de tarte, ou d’un crumble à la rhubarbe, ou d’un maquereau tandoori ou d’autre chose. Ils rêvent ce quelque chose qui les remplisse.
Ce sera peut-être un fondant, Papa, ou du chou ou une part de quiche. Ce sera peut-être un plat continental ou un truc des îles pacifiques ; un steak avec un pudding aux rognons ou juste un plat de chez Marks & Spencer. Mais un jour ça te réveillera, Papa. Ça sera comme une résurrection, tu sauteras sur tes pieds, tu balanceras les hanches comme avant, et tu embrasseras Maman, tu me prendras dans tes bras et on sera de nouveau tous ensembles.
Dad émet une sorte de « E… e… e… » très faible.
Papa ?
Un autre murmure. « E… e… e… »
Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que tu dis ?
Murmure. « E… e… e… »
Qu’est-ce qu’il y a, Papa ? Elvis ?
Les lumières montent à fond. Dad est vêtu de son costume d’Elvis. Jill pose un chapeau en papier sur sa tête et souffle dans une trompette en plastique.
SCENE 5
JILL. Scène cinq. La fête. Joyeux anniversaire. Allez, Maman.
MAM. Joyeux anniversaire. Je t’en prie, retire-lui ce chapeau.
JILL. C’est son anniversaire.
MAM. C’est macabre.
JILL. Non, c’est pas macabre.
MAM. S’il te plaît, Jilly.
JILL. Pour une fois dans ta vie, essaye de prendre un repas sans te plaindre.
MAM. Je pense simplement que ce n’est plus très approprié de l’habiller comme ça.
JILL. C’est complètement approprié. C’est comme Elvis the King.
MAM. Jill, ton père est infirme.
JILL. Mais c’est ce qu’il aime, Elvis Presley.
MAM. Il n’aime pas Elvis Presley. Il n’aime rien. Qu’est-ce que c’est que ça, Jilly ?
JILL. Des tripes.
MAM. Et que sont les tripes, ma chérie ?
JILL. Des intestins de cochon.
MAM. Mon Dieu.
JILL. C’est bon, Maman. C’est ce que mangeait Elvis. Et ça, c’est une soupe aux gombos et ça, une salade de gésiers.
MAM. C’est vraiment ridicule. Ton père ne veut pas de tripes ni de salade de gésiers. Il ne peut même pas mâcher.
JILL. Ben, je peux les passer au mixer.
MAM. C’est moi qui vais te passer au mixer dans une minute, Jilly. Je veux que tu arrêtes de préparer ces repas.
JILL. Qu’est-ce que tu racontes ?
MAM. Tu prends du poids. Regarde-toi, t’es en train de devenir obèse.
JILL. C’est pas parce que tu ne manges jamais rien que ça veut dire que je vais devenir obèse. En tout cas, c’est toujours mieux que d’être alcoolique.
MAM. Jilly, je ne suis pas alcoolique.
Maman se sert un verre de vin.
JILL. Tu bois tout le temps.
MAM. Ne sois pas idiote.
JILL. Fais attention, tu vas te pourrir le foie. Tu vois, tu recommences.
MAM. Jill, c’est la seule détente que je trouve dans cette maison. De toute façon, ça ne serait pas une surprise que je sois devenue alcoolique en vivant avec lui.
JILL. C’est censé vouloir dire quoi ?
MAM. Tu le sais très bien, Jill.
JILL. C’est de Papa que tu parles ?
MAM. Je pense qu’on devrait manger bien gentiment et le mettre ensuite dans sa chambre.
JILL. Je ne vois pas de quoi tu parles, Maman.
MAM. Laisse tomber. C’est son anniversaire.
JILL. Il était gentil avec moi. Et lui au moins, il n’était pas tout le temps bourré.
MAM. Tais-toi ou je te file une gifle.
JILL. C’est tout c’que t’es capable d’imaginer, hein ? La violence physique. J’aurais voulu que ce soit toi qui aies l’accident.
MAM. Jill, tu ne sais pas de quoi tu parles. T’as l’air d’oublier ce que j’ai dû supporter avec lui. T’as déjà oublié certains yeux au beurre noir, certains petits séjours aux urgences.
JILL. Tu l’avais probablement mérité.
MAM. Ne me parle pas comme ça, s’il te plaît.
JILL. Je crois que tu voulais qu’il soit infirme.
MAM. Tu as perdu la tête, Jill ? Tu crois vraiment que j’ai envie d’être encombrée par ça le restant de mes jours ? Tu crois vraiment que ça m’amuse ? Mon Dieu !
JILL. Pourtant t’as l’air de bien te marrer avec tes petits copains.
MAM. Jill, je ne m’amuse pas avec mes petits copains.
JILL. C’est grotesque.
MAM. Ecoute, tout ce que je veux, c’est une compagnie adulte de temps en temps.
JILL. Tu m’as moi.
MAM. Jill, tu es une enfant.
JILL. Je ne suis pas une enfant.
MAM. Gillian, tu es une enfant et tu es grosse. Tu devrais perdre du poids et sortir de mes pattes.
JILL. Je ne suis pas dans tes pattes, Maman. Je fais tout. Le ménage. Je fais tous les repas.
MAM. Je ne veux pas de tes foutus repas. Ecoute, je m’inquiète pour toi, c’est tout.
JILL. Pourquoi tu me détestes, maman ?
MAM. Je ne te déteste pas. Je ne le déteste pas. Je ne déteste personne. C’est moi que je déteste. Je monte.
JILL. Mais tu n’as rien mangé.
MAM. J’ai eu largement assez, merci beaucoup.
JILL. Maman, ça m’a pris des heures.
MAM. Ça va comme ça, Gillian.
JILL. Mais Maman…
MAM. Ça suffit.
Maman s’en va. Jill nourrit Dad. La soupe aux gombos lui coule sur le menton.
JILL. Super fête d’anniversaire.
Jill l’embrasse.
La lumière change. Seule la porte de la salle de bain est éclairée. Dad est dans le noir.
SCENE 6
Lumière sur Dad. Il se lève et chante « Burning Love »
DAD. « Oh, oh, oh, I feel my temperature rising. »
C’est du mauvais Elvis. On dirait un numéro calamiteux de club de seconde zone. Il y aura peut-être des applaudissements enregistrés à la fin du numéro. Dad se rassoit dans son fauteuil et reprend sa position « légume ». Jill l’emmène hors de scène.
SCENE 7
JILL. Scène sept. Quelques jours plus tard.
Jill est assise avec un livre de cuisine. La porte s’ouvre. Stuart entre en compagnie de Maman.
MAM. Je suis contente que tu sois passé. J’ai cru un instant que tu ne viendrais pas.
STUART. Désolé. J’ai eu un petit problème avec les tourtes de Bakewell.
MAM. Tu te souviens de Gillian ?
STUART. Salut.
JILL. Bonjour.
MAM. Jill allait justement faire ses devoirs.
JILL. C’est pas vrai.
MAM. Si, tu y allais, chérie.
Jill foudroie sa mère du regard, puis se racle la gorge en leur jetant un regard assassin.
Alors comment vas-tu ?
STUART. J’ai été pas mal occupé. On a lancé une nouvelle ligne de tartes au citron, et j’ai beaucoup travaillé la nuit.
MAM. Ecoute, je voulais te dire… voilà, je suis désolée pour la dernière fois.
STUART. Oh, pas besoin de s’excuser.
MAM. J’étais un peu retournée.
STUART. Vraiment c’est rien. Je suis habitué à ce genre de truc.
MAM. Vraiment ?
STUART. Oui, j’ai un brevet de secourisme. Ça fait partie de ma formation. Alors l’épilepsie et tous ces trucs-là…
MAM. Vraiment, t’as été très bien.
STUART. T’inquiète pas pour ça. Je veux dire, je suis désolé que ton mari soit un légume et tout ça. Tu aurais dû me le dire.
MAM. Ce n’est pas le genre de chose qu’on aime raconter.
STUART. Ça ne me dérange pas. Il est là ?
MAM. Il est derrière. On a rajouté une pièce avec l’argent de l’assurance.
STUART. Tiens, je t’ai apporté ça.
Stuart sort une petite boîte.
MAM. Tu n’aurais pas dû. Qu’est-ce que c’est ?
STUART. C’est rien du tout. Vas-y, ouvre.
MAM. Oh, magnifique. Un gâteau.
STUART. C’est juste un gâteau Victoria.
MAM. Merci quand même.
STUART. C’est notre produit qui marche le mieux.
MAM. Vraiment ?
STUART. Tu veux goûter ?
MAM. Plus tard peut-être. Je surveille ma ligne.
STUART. Je ne vois pas pourquoi. Je te trouve très bien.
MAM. C’est parce que je fais attention. Tu veux un verre ou autre chose ?
STUART. Je sais pas. Oui.
MAM. Un whisky, ça va ?
Jill entre.
JILL. Vous buvez déjà ?
MAM. Je croyais que tu faisais tes devoirs.
JILL. J’ai terminé.
MAM. Tu ne peux pas avoir terminé. Tu n’es partie que trois minutes.
JILL. Tu peux aller voir si tu veux.
MAM. Et ton mémoire ?
JILL. Je ne peux pas continuer avant d’avoir les livres dont j’ai besoin.
MAM. Elle écrit un mémoire. Sur la nourriture.
JILL. Sur la gastronomie exactement.
MAM. Elle est obsédée par la nourriture.
JILL. Je ne suis pas obsédée.
STUART. A vrai dire, moi aussi, j’aime bien la nourriture.
JILL. Je fais un mémoire sur la philosophie de la cuisine.
STUART. La philosophie ?
JILL. Tu savais qu’au dix-huitième siècle les gens pensaient que la viande avait meilleur goût si on torturait les animaux avant de les manger ?
MAM. Voilà ton scotch.
JILL. Ils fouettaient les cochons à mort avec des cordes à nœuds et ils piétinaient les poules.
STUART. Ils t’apprennent ça à l’école ?
JILL. Quoi ?
STUART. La maltraitance des poulets !
JILL. Non. Tu choisis toi-même ton sujet.
STUART. Moi, je détestais l’école.
JILL. Tu n’avais pas besoin du brevet pour être superviseur ?
STUART. Non, mon oncle Harry m’a pistonné. J’étais nul en tout sauf en sport.
MAM. Stuart, ce serait bien de sortir prendre un verre, tu ne crois pas ?
STUART. Ça me va ici. Vraiment.
JILL. Il n’a même pas terminé son verre.
MAM. Je vais me faire belle et puis, on va te laisser, ma chérie. J’en ai pour une minute.
Tandis qu’elle sort, Jill lui jette un regard mauvais.
JILL. Maman est prof, tu sais.
STUART. Prof ? Je croyais qu’elle travaillait quelque part à temps partiel.
JILL. Oui, à l’école.
STUART. Elle ne ressemble pas à un prof normal.
JILL. T’as peut-être pas rencontré beaucoup de profs normaux.
STUART. Je veux dire, s’il y avait eu des profs comme ta mère dans mon école, ça m’aurait peut-être plus intéressé.
JILL. Donc t’as arrêté, si j’ai bien compris.
STUART. Ça ne servait pas à grand-chose. De toute façon, je crois pas que les diplômes prouvent quoi que ce soit. Là où je travaille, y a des cadres qui sont diplômés de l’université et ils sont aussi épais que de la merde.
JILL. Maman a été à l’université.
STUART. Bon, je dis pas qu’ils sont tous épais comme de la merde.
JILL. Tu la trouves belle ?
STUART. Qui, ta mère ?
JILL. Ouais.
STUART. C’est une femme très séduisante. Pour son âge.
JILL. Elle est alcoolique, tu savais ?
STUART. Qu’est-ce que tu veux dire ?
JILL. Et anorexique.
STUART. Et quoi ?
JILL. Tu sais. Elle vomit ce qu’elle mange.
STUART. On dirait pas à la voir comme ça.
JILL. Tu trouves pas que c’est bizarre ?
STUART. Comment ça ?
JILL. De venir ici avec Papa qui est tétraplégique avec un trauma crânien.
STUART. Si, c’est un peu bizarre.
JILL. Alors pourquoi t’es venu ?
STUART. Je sais pas. Je voulais pas, mais ta mère m’a persuadé.
JILL. T’as peut-être pas beaucoup d’amour-propre.
STUART. Alors ton père, il est complètement infirme ?
JILL. Quasiment. Mais il a des érections.
STUART. Comment tu le sais ?
JILL. Ça se voit à travers son pantalon. Il en a tout le temps. C’est tellement gênant qu’on a arrêté de l’emmener chez Safeways.
STUART. Il a eu une érection chez Safeways ?
JILL. Je crois qu’il a flashé sur la fille des fruits et légumes.
STUART. Mais comment est-ce qu’il fait pour… tu vois…
JILL. Pour quoi ?
STUART. Se soulager.
JILL. Il peut pas. Il est infirme.
STUART. Le pauvre.
Pause
JILL. Stuart, tu te masturbes ?
STUART. Je te demande pardon ?
JILL. Tu te masturbes tous les combiens ?
STUART. Je sais pas. J’ai jamais compté.
JILL. Il paraît que l’anglais moyen se masturbe quatre fois par jour.
STUART. Moi, je l’ai jamais fait autant.
JILL. Je pensais que tu passais ta vie à ça. Du fait que t’es célibataire et tout.
STUART. Ecoute, je tiens pas vraiment à parler de ça. Un jour, j’ai surpris un type qui faisait ça dans les gâteaux aux amandes.
JILL. Qu’est-ce qui s’est passé ?
STUART. Il a eu une promotion.
JILL. Après s’être masturbé dans les gâteaux aux amandes ?
STUART. Ouais, c’est pas le genre de chose qu’on veut ébruiter. On l’a juste mis à l’écart de la pâte.
JILL. Alors t’es pas marié ?
STUART. Moi ? Non. J’habite avec ma mère, mais elle va aller vivre dans un foyer pour personnes âgées.
JILL. Fais attention. Maman va vouloir que tu emménages ici.
STUART. Avec ton père et tout ?
JILL. Je te l’ai dit, elle est malade.
Maman revient. Stuart a l’air inquiet.
MAM. Eh bien, je vois que vous êtes devenus copains comme cochons.
JILL. On parlait de mon mémoire.
MAM. C’est à te dégoûter de manger, non ?
SCENE 8
JILL. Scène huit. Elvis le Pelvis.
La lumière tombe sur Dad. Boule lumineuse. Dad chante.
DAD. Vous savez, c’est pas facile d’être le King. Il arrive qu’on se sente seul dans ce vieux Graceland, il y a toutes ces pilules à prendre et tous ces disques à faire, et il y a Priscilla qui n’arrête pas de me prendre la tête, pfff, cette fille est aussi coincée que le cul d’un putois. Oui, monsieur. Il arrive qu’on se sente seul. Bon, disons que c’est l’après-midi et que je me suis bien défoncé au kung fu, ou peut-être que j’ai dormi, je me suis allongé ou peut-être que j’ai juste un peu le blues. Tout ce que j’ai à faire, c’est appeler Hamburger Joe. Je l’appelle et je dis – Hamburger Joe, mon garçon, tu ferais bien de me préparer six hamburgers et tu ferais bien de les préparer fissa. Et avant que t’aies eu le temps de dire ouf, le môme a filé me chercher mes hamburgers. Ensuite, ils me donnent des pilules ou une petite injection et ils m’assoient pour que je mange mes hamburgers. Ensuite les hamburgers arrivent sur un plateau. Je commence par un hamburger et des cornichons et après je bois un coca. Je prends un autre hamburger, un autre coca et un autre hamburger avec des cornichons à l’aneth, et un autre soda. Je mange la purée et un autre hamburger avec un coca. Ensuite, parfois je tombe dans les pommes. Et parfois je mange une glace. C’est pas toujours facile. Mais laissez-moi vous dire, c’est toujours mieux que de travailler pour gagner sa vie. Ça, oui.
Dad retourne dans son fauteuil. La lumière change. Maman est à côté de lui, un verre de scotch à la main.
SCENE 9
MAM. Ecoute, Davey, je veux que tu saches, je ne l’aime pas. Je sais, on a… fait l’amour… quelquefois, mais tu comprends, n’est-ce pas ? Je pense que je suis encore jeune, Davey, j’ai encore des besoins, et je dis qu’on a fait l’amour, mais c’est un gosse, Davey, il pète la forme, c’est vrai, mais c’est pas comme avec toi, Davey. Je ne l’ai même pas sucé, sauf le jour où on a regardé Friends à la télé, mais ce que je veux dire, Davey, c’est que pour moi, c’est juste un moyen, un moyen de ne pas perdre mes sentiments pour toi. Tu ne voudrais pas que je me dessèche, hein ? Je crois que tu ne voudrais pas que je devienne aigrie. Mais parfois j’ai besoin de ça, Davey, qu’on me tienne dans se bras, pour oublier, tu vois, juste pour me rappeler comment c’est, Davey. Je nous regarde et quoi ? J’ai trente-huit ans. Qu’est-ce qui s’est passé ? Je sais qu’on a pas toujours vu les choses de la même façon, mais qui aurait pu prévoir ça quand tu me serrais à m’étouffer, quand on avait tous ces projets, Davey, vieillir ensemble, faire des choses bien, s’aimer, Davey. Tant de choses. Qu’est-ce qui s’est passé ? Parfois je me sens tellement seule. Tu sais, je suis encore une femme, Davey. Je veux encore rire et avoir mal au ventre, boire à en devenir bête, baiser jusqu’à m’abrutir, pleurer jusqu’à retrouver le sourire, et vivre, Davey, je veux vivre.
Pause.
Mais il n’y a que le silence. Le silence.
Jill s’approche lentement de la porte.
JILL. Maman.
MAM. Je parle à Papa.
JILL. Qu’est-ce que tu fais avec les lumières éteintes ?
MAM. Rien.
JILL. Maman, tu vas bien ?
MAM. Je suis saoule.
JILL. Maman.
MAM. Et j’en ai rien à foutre.
JILL. Tu devrais peut-être aller te coucher.
MAM. Pourquoi ?
JILL. Tu as école demain matin.
MAM. Je ne vais pas à l’école demain matin.
JILL. Maman, tu dois y aller. C’est toi le prof.
MAM. Pour quoi faire ?
JILL. Tu sais pour quoi faire.
MAM. J’y vais pas. Ça sert à rien toute cette merde, Jilly.
JILL. Maman, il faut que tu arrêtes de boire comme ça.
MAM. Trente-huit ans et déjà à la casse.
Elles restent assises en silence.
JILL. Je crois que c’est l’heure de ses médicaments.
SCENE 10
Petit déjeuner. Jill mange un pamplemousse. Maman sort un coca light du frigidaire.
JILL. Scène dix. « Comment tu peux boire ça ? » Comment tu peux boire ça ?
MAM. Quoi ça ?
JILL. Du coca light. Pour le petit déjeuner.
MAM. Je ne vois pas le problème.
JILL. Maman, c’est pas bon pour toi. Ça peut faire grossir.
MAM. Le coca light ? Y a pas une calorie dedans.
JILL. C’est les produits chimiques. L’aspartam et tout ça. Y a plein de gens en Amérique qui ont gonflé comme des ballons à cause de ça.
MAM. Jill, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, je ne suis pas grosse.
JILL. Alors pourquoi tu bois du coca light ?
MAM. Jill, cette histoire de nourriture devient délirante.
JILL. Ne me parle pas de ce qui devient délirant.
MAM. C’est obsessionnel. C’est malsain.
JILL. C’est malsain de se faire vomir, mais je ne dis rien.
MAM. Jill, tu as un problème.
JILL. C’est toi qui as un problème. C’est toi qui as fait venir ton petit copain débile, alors que Papa est dans la pièce d’à-côté.
MAM. Jill, ce n’est pas mon petit copain.
JILL. Ah bon, pourquoi il habite ici alors ?
MAM. Il n’avait nulle part où aller. Jill. On a déjà parlé de ça.
JILL. Pourquoi tu baises avec lui alors si c’est pas ton petit copain ?
MAM. Ne commence pas.
JILL. On devrait coucher avec les gens uniquement si on les aime vraiment.
MAM. Ce n’est pas aussi simple, mon cœur.
JILL. A quoi ça sert de coucher avec lui si tu ne l’aimes pas ?
MAM. Jilly, il y a des choses dont j’ai besoin.
JILL. Tu as pensé à ce que pense Papa ?
MAM. Il ne pense rien. Il ne sait pas ce qui se passe.
JILL. Il pourrait.
MAM. Avec les médicaments qu’il prend, il ne distingue pas le devant du derrière.
JILL. Et s’il savait ?
MAM. S’il savait. Quelle différence ça ferait ?
JILL. Maman, ce qui serait bien, c’est que t’arrêtes d’être horrible.
MAM. Toi, ce qui serait bien, c’est que tu sortes un peu. Trouve-toi un petit copain avant d’être trop grosse pour passer la porte d’entrée.
JILL. En gros, ce que tu veux pour moi, c’est que je devienne une salope comme toi.
MAM. Ecoute, si ça fait de toi un être humain plus agréable, franchement, j’en serais ravie.
JILL. Maman, je te déteste. Et ton pâtissier débile aussi.
Stuart entre vêtu d’un pyjama.
STUART. Bonjour.
Elles regardent Stuart.
SCENE 11
JILL. Scène onze. Trivial Pursuit.
Jill sort, laissant Maman et Stuart seuls.
Maman et Stuart jouent au Trivial Pursuit.
MAM. Camembert vert, s’il te plaît.
STUART. On peut arrêter, maintenant ?
MAM. Comment ça ? On a même pas treminé.
STUART. C’est absurde, j’ai pas un seul camembert.
MAM. Joue le jeu, Stuart.
STUART. C’est que je voulais te parler sérieusement.
MAM. De quoi peux-tu bien vouloir me parler sérieusement ?
STUART. Tu penses vraiment que c’est bien ?
MAM. Comment ça, bien ?
STUART. Je trouve ça un peu bizarre.
MAM. Ecoute, ta mère e dû aller dans un foyer pour personnes âgées et il y a plus de place qu’il n’en faut ici. Ça va.
STUART. Géographie. Comment appelle-t-on les tribus cannibales de Bornéo ?
MAM. Merde
STUART. Et Jill, qu’est-ce que t’en fais ?
MAM. Qu’est-ce que j’en fais ? Elle n’a qu’à se mêler de ce qui la regarde.
STUART. Mais je ne crois pas que ça lui plaise beaucoup.
MAM. Bien sûr que ça lui plaît. Quand on est que toutes les deux ici, on se croirait à la morgue. Il y a un peu de piment dans nos vies depuis que tu es là.
STUART. Tu es sûre que c’est pas un peu bizarre non ? Je veux dire, t’es professeur quand même.
MAM. Stuart, les profs ont leur vie, eux aussi. Les profs baisent. En tout état de cause, je ne t’ai pas demandé de venir vivre ici pour ton esprit, Stuart.
STUART. Ah bon ?
MAM. Les Dayaks.
STUART. Je te demande pardon ?
MAM. Les Dayaks de Bornéo. Un autre camembert, s’il te plaît.
STUART. Mais je me disais, tu vois, je suis qu’un petit superviseur de sucreries. Tout ça, c’est un peu soudain.
MAM. Ecoute, Stuart, tu peux sortir de ta petite usine de gâteaux ce soir et te faire renverser par un bus.
STUART. Je suis pas sûr que ce soit bien, voilà. Ça allait de venir ici de temps en temps. Mais vivre avec lui.
MAM. Je l’emmerde, Stuart. Et je t’emmerde aussi, toi et tes idées à la con sur ce qu’il faut faire ou pas faire. Tout ce que je veux, c’est rentrer chez moi et ne pas être obligée de passer ma soirée avec un type qui pue le formol. Tout ce que je veux, c’est boire un verre, regarder la télé. Etre normale. Oublier. Il n’y a rien de bizarre à ça il me semble, si ?
STUART. Non.
MAM. Tu ne comprends pas à quel point c’est important ? De t’avoir ici ?
STUART. Alors tu veux pas que je déménage ni rien ?
MAM. Tu es ici chez toi. Qu’est-ce que tu veux de plus ?
STUART. C’est juste que je sais pas bien où je suis. Avec lui et tout ça.
MAM. Stuart. Tu n’es nulle part. Tu n’as pas besoin de penser quoi que ce soit. Tout ce que tu as à faire, c’est arrêter de geindre et être là pour moi. Ce n’est pas beaucoup demander. Si ?
STUART. J’imagine que non.
Mam s’approche de lui, lascive.
MAM. Ne t’inquiète pas, Stuart, tu peux faire tout ce que tu veux avec moi. Tu verras tu seras comme un coq en pâte.
STUART. Ah bon ?
Il prend une carte pour détourner les attentions amoureuses de mam.
Histoire. Quel personnage historique offrit une ville à son cuisinier ?
Coiffée d’une toque de cuisinier, Jill les regarde en tenant Stanley. Elle pose la tortue sur le sol et vient à l’avant-scène pour exécuter quelque chose d’extrêmement délicat – le glaçage d’une rose en sucre par exemple. Dad est sur scène. Pendant la scène, il a un début d’érection.
SCENE 12
JILL. Scène douze. Propos sur la cuisine. Dans l’ancien temps, on considérait la cuisine comme quelque chose d’important. Une fois, Marc Antoine a offert une ville entière à son cuisinier parce que Cléopâtre aimait sa sauce au jus de viande. A cette époque, ils appréciaient vraiment les choses. Ils parcouraient le monde entier pour trouver des nouveaux trucs. Ils rapportaient des ingrédients fantastiques. Des pieds de chameaux cuits dans des pétales de roses. Des plats entiers de langues de rossignols, des cochons qui laissaient s’échapper des colombes de leur ventre quand on les découpait, des lentilles marinées enrobées d’or. Ils aimaient manger et c’était bien d’être gros. C’était sexy d’être gros. Si tu regardes les tableaux de nus anciens, les femmes n’étaient pas squelettiques ! Elles avaient de quoi être fières. Elles avaient de gros ventres roses, d’énormes cuisses bien lisses et elles se fourraient toujours une grappe de raisin dans la bouche. Dans ce sens-là, je suis vieux jeu, j’imagine, mais quand je serai grande, c’est ce que je veux faire, Papa. Chef cuisinier, et j’aurai un mari gourmet et on vivra dans une petite maison à la campagne avec des jambons qui pendent du plafond, et tous les jours, on concoctera les plus exquises recettes connues de l’homme. Et tu seras là aussi. Derrière. Et on te fera passer des trucs par un petit passe-plat dans le mur. D’exquises friandises qu’on te passera dans ton chez-toi. Et on sera heureux, Papa. Pas vrai ? Pas vrai ?
Jill est dans sa chambre. Quelques peluches et livres de cuisine.
On entend une porte se fermer au rez-de-chaussée.
STUART, off. Y a quelqu’un ?
Jill fait mine de ne pas entendre.
Y a quelqu’un ?
SCENE 13
JILL. Scène treize. Tournant du premier acte. Je suis en haut.
Jill continue de lire. On entend Stuart monter au premier étage. Il passe la tête à l’intérieur de la chambre.
STUART. Salut.
JILL. Elle est pas là.
STUART. Quand est-ce qu’elle rentre ?
JILL. Sais pas. Elle est allée voir Marge à Middlesbrough.
STUART. Qu’est-ce que tu fais ?
JILL. Rien.
STUART. Putain, t’as plein de bouquins.
JILL. Je les collectionne. C’est quoi ça ?
STUART. Ça quoi ?
JILL. Là.
STUART. Oh, c’est rien. Tiens, je te le donne.
JILL. C’est pas pour Maman ?
STUART. J’ai pensé que ça te plairait.
JILL. Merci.
STUART. Eh ben, ouvre-le.
JILL. C’est un gâteau ?
STUART. Pas n’importe quel gâteau.
JILL. C’est une Forêt-Noire.
STUART. C’est le plus étonnant qu’on fait.
JILL. Tu les piques, ces gâteaux ?
STUART. Personne s’en aperçoit.
JILL. Tu l’as vraiment apporté pour moi ?
STUART. J’ai pensé que ça te ferait plaisir.
JILL. Merci.
Silence embarrassé.
STUART. Alors comment ça se passe à l’école ?
JILL. Ça va.
STUART. Tu as terminé ton mémoire ?
JILL. Presque.
STUART. Classe.
JILL. Tu peux t’asseoir si tu veux.
STUART. Non, ça va. Je crois que je voulais juste t’apporter le gâteau.
JILL. Stuart, quel âge as-tu ?
STUART. Vingt-six ans. Pourquoi ?
JILL. Je me demandais juste pourquoi tu sortais avec une de trente-huit.
STUART. L’âge n’a pas d’importance. Et puis quand j’ai rencontré ta mère, je croyais qu’elle était plus jeune que moi.
JILL. T’étais défoncé ?
STUART. De toute façon, c’est la personne qui compte.
JILL. C’est plus normal qu’un homme sorte avec quelqu’un de plus jeune plutôt que le contraire, non ?
STUART. Et alors ?
JILL. Je disais ça comme ça.
STUART. Tu as un Petit copain,
JILL. Ça ne m’intéresse pas vraiment.
STUART. C’est pas un crime d’avoir un petit copain, tu sais.
JILL. Je crois que je fais peur aux gens.
STUART. C’est des conneries, ça. C’est hyper facile de te parler.
JILL. Tu trouves ?
STUART. Ouais. Plus facile qu’avec ta mère.
JILL. Les mecs de mon âge sont pas très branchés conversation.
STUART. Mais tu es vachement séduisante. Tu as de beaux cheveux touffus.
JILL. C’est vrai ?
STUART. Ouais. C’est la première chose que j’ai remarqué chez toi, tes cheveux. J’aurais bien aimé avoir des cheveux comme ça.
JILL. Comme les miens ?
STUART. Enfin, un peu plus court, mais tu vois.
JILL. Je ne suis pas vraiment canon, hein ?
STUART. Je dirais pas ça.
JILL. Maman a raison. Je suis trop grosse.
STUART. T’es pas trop grosse. Tu sais, moi, je préfère quand il y a un peu de viande.
JILL. Sérieux ?
STUART. Bien sûr que je suis sérieux.
JILL. Tu trouves que j’ai un beau corps ?
STUART. Je trouve que tu as un très beau corps.
JILL. Merci.
STUART. Tu es une personne très attirante.
JILL. Toi aussi.
STUART. Tu trouves ?
JILL. Tu veux un peu de gâteau ?
STUART. Tu es bien maintenant. Je pensais que tu me détestais.
JILL. Je pensais que tu me détestais.
STUART. Non, je t’aime bien. Je veux dire, tu es quelqu’un de gentil. D’attentionné.
JILL. Pas spécialement.
STUART. Enfin, tu es plus attentionnée que, disons, ta mère par exemple.
JILL. Je croyais que tu aimais bien Maman.
STUART. Je l’aime bien.
JILL. Alors ?
STUART. Ce que je veux dire, c’est que je me sens à l’aise avec toi. C’est agréable de pouvoir discuter de temps en temps.
JILL. Tu trouves que je suis aussi belle que Maman ?
STUART. Vaut mieux que j’y aille maintenant.
JILL. T’es pas obligé de partir.
STUART. Vraiment ?
JILL. Ça ne me dérange pas. J’aime bien avoir un peu de compagnie.
Stuart s’assoit. Jill mange une part de gâteau.
STUART. Ton père, il faisait quoi exactement ?
JILL. Il était expert-géomètre, mais il a arrêté pour le spectacle.
STUART. Quel genre de spectacle ?
JILL. Il faisait Elvis.
STUART. Elvis Presley ?
JILL. Non, Elvis O’Connor. A ton avis ?
STUART. La vache.
JILL. Je sais.
STUART. T’aimes pas Elvis ?
JILL. Je déteste. Je lui mets un disque de temps en temps, mais ça me rend barjo.
STUART. Alors il se costumait et tout ça ?
JILL. Bien sûr. Toutes ses affaires sont là.
STUART. Tu as gardé tous ses costumes ?
JILL. Tu veux jeter un coup d’œil ?
STUART. Ouais. Qu’est-ce qu’il lui est arrivé, en fait ?
JILL. A qui ?
STUART. Ton père.
JILL. Sa voiture a percuté un camion et il est passé à travers le pare-brise. Il allait juste au coin de la rue. Tout le monde a cru qu’il était mort.
STUART. La vache. Il en avait des fringues.
JILL. Il le faisait tous les soirs.
STUART. Regarde ça.
JILL. Essaye-le.
STUART. Tu rigoles ?
JILL. Vas-y. Je suis sûre que ça t’ira bien.
STUART. Il devait prendre ça vachement au sérieux.
JILL. Je suppose.
STUART. Mais il pensait pas vraiment qu’il était Elvis ?
JILL. Il faut probablement croire qu’on est Elvis, non ? Un peu.
STUART. Tu y croirais ?
JILL. Pour que ce soit convaincant.
STUART. Tu crois ?
JILL. Tout le monde fait semblant d’être quelqu’un d’autre pour être plus convaincant. C’est un fait reconnu.
STUART. Ah bon ?
JILL. Vas-y, mets-le.
STUART. C’est un peu étrange, non ? Avec lui qu’set infirme et tout ça.
JILL. C’est qu’un costume.
STUART. Bon d’accord. Si tu dis rien à ta mère.
Stuart commence à se changer, puis se sent embarrassé.
Pourquoi tu me regardes comme ça ?
JILL. Je regarde, c’est tout.
STUART. Vous faites une belle brochette de perverses, vous.
JILL. Et le pantalon.
STUART. T’es sûre ?
JILL. Vas-y. regarde. Il te va impeccable.
STUART. Il est un peu serré, là.
JILL. C’est fait pour.
STUART. Qu’est-ce que t’en penses ?
JILL. Super bien.
STUART. Tu me trouves sexy ?
JILL. Qu’est-ce que tu veux dire ?
STUART. Je veux dire, est-ce que je te fais le même effet qu’Elvis ?
JILL. Je ne sais pas.
STUART. Je t’ai vue me regarder.
JILL. Te regarder comment ?
STUART. Comme si t’étais intéressée.
JILL. Par quoi ?
STUART. Quel âge as-tu ?
JILL. Quelle différence ça fait.
STUART. Pas beaucoup.
JILL. Pourquoi tu m’as posé la question ?
STUART. Je voulais savoir c’est tout.
JILL. Quatorze ans.
STUART. Tu invites souvent des étrangers à se changer dans ta chambre ?
JILL. T’es pas un étranger.
STUART. Non ?
JILL. Pas pour moi.
STUART. Qu’est-ce que penserait ta mère ?
JILL. Je ne sais pas.
STUART. Tu crois pas qu’elle se ferait des idées en me voyant dans ce costume et tout ça ?
JILL. Elle penserait peut-être que c’est parfaitement normal.
STUART. Normal.
JILL. Je ne vois pas ce qu’il y a de mal.
STUART. T’es sûre ?
JILL. Il te va bien ce costume.
STUART. Je devrais peut-être l’enlever maintenant.
JILL. Tu devrais peut-être le garder.
STUART. Ta mère va pas rentrer ?
JILL. Pas avant une heure.
STUART. Tu es sûre ?
JILL. Tu crois que je mets un disque ?
STUART. Du moment que c’est Elvis Presley.
Jill se lève pour mettre un disque. Stuart lui attrape le bras. Ils s’embrassent.
Tu crois vraiment que c’est une bonne idée ?
JILL. Je ne vois pas le problème.
Ils s’embrassent à nouveau.
Elvis sort de la penderie en chantant « Wonder of You ». Il est peut-être caché par de la fumée. Quand elle s’est dissipée, il a disparu et ils sont au lit.
SCENE 14
On voit Jill debout sur le lit, Stuart face à elle comme s’ils étaient vus en plongée.
JILL. Scène quatorze. Propos sur la sauce au jus de viande.
Jill se fait sauter par Stuart. Elle a une part de gâteau à la main qu’elle grignote par intermittence.
Papa, je te dis ça parce que tu ne dois le dire à personne d’autre. Même si tu te rétablis, tu dois promettre de ne le dire à personne. Personne. Tu vois, hier, je l’ai fait avec quelqu’un. Tu sais, je voulais pas. Mais c’est pas grave de s’envoyer en l’air avec quelqu’un même si on ne l’aime pas, hein ? Toi, tu t’es bien envoyé en l’air avec cette femme de Tynnemouth. Et tu ne l’aimais pas. N’est-ce pas ?
Mais ce qu’il y a, Papa, même si c’était bien, même si j’ai vraiment aimé ça, eh ben, ça m’a fait bizarre. Comme si j’aurais pas dû. Je sentais le polyester froid entre mes jambes et tout ce qui me venait à l’esprit, c’était toi. Ses perles me rentraient dans la peau et tout ce qui me venait à l’esprit, c’était toi, Maman et grand-mère. Et j’arrêtais pas de regarder la penderie et pendant qu’il était sur moi, je pensais qu’à une seule chose, je me disais que Maman allait sortir de la penderie. Que tout le monde allait sortir de la penderie, Maman, grand-mère, le professeur de cuisine, tout le monde. Et qu’ils allaient me surprendre, Papa. Je l’embrassais. Il était chaud, il sentait la cigarette, et sa braguette me rentrait dans la cuisse. Je me sentais horriblement mal, et je pensais à toi. Et puis j’ai senti une odeur, une odeur sucrée de pâte. Alors j’ai pensé à un gros plat de boulettes. Et j’ai imaginé Maman, elle était assise là en train de manger les boulettes et elle pleurait. Je lui passais la sauce au jus de viande et elle mangeait les boulettes. Il disait qu’il m’aimait. Je ne savais pas quoi faire, Papa. Je ne pensais qu’à ces grosses boulettes gluantes et à la sauce au jus de viande. Epaisse et salée.
Stuart termine, remonte sa braguette et s’en va. Jill remet de l’ordre dans sa tenue.
SCENE 15
Cuisine. Jill cuisine frénétiquement.
JILL. Scène quinze. La cuisine.
MAM. Jill.
JILL. Attends une minute, Maman. Je suis occupée.
MAM. Jill, arrête de faire la cuisine.
JILL. Si j’arrête maintenant, ça va être raté.
MAM. Jill, je t’ai dit d’arrêter. Je voudrais te dire un mot, jeune fille.
JILL. Qu’est-ce qu’il y a encore ?
MAM. Il faut que je te parle. Assieds-toi. C’est personnel.
JILL. J’ai fait quelque chose de mal ?
MAM. Ecoute, je ne voudrais pas que tu penses que j’ai fouillé.
JILL. Qu’est-ce que tu as fait ?
MAM. Jill, il y a une chose que je ne comprends pas.
JILL. Maman, si tu as été dans ma chambre.
MAM. Jilly, je n’ai pas fouillé.
JILL. Alors, qu’est-ce que tu faisais là ?
MAM. Je faisais le ménage, Jilly.
JILL. Tu n’as pas le droit d’entrer dans ma chambre.
MAM. Jill, il faut que nous parlions de ça.
Maman lui montre un sac qu’elle tient à bout de bras. Jill blêmit.
J’étais tellement écoeurée que j’ai dû le mettre dans un sac en plastique.
JILL. Maman, je peux t’expliquer.
MAM. C’était sous ton lit !
JILL. Il y a une explication.
MAM. Jill, qu’est-ce que tu fabriques ?
JILL. Ça fermentait.
MAM. Ça fermentait, Jilly, c’est du poisson salé.
JILL. Il faut un endroit sombre et frais.
MAM. C’est ignoble.
JILL. C’est vietnamien.
MAM. Ecoute, c’est une véritable infection.
JILL. C’est exprès, il faut que ce soit comme ça.
MAM. Jill, je suis au bout du rouleau.
JILL. Je ne recommencerai pas.
MAM. Tu peux garder ce truc dans la cuisine si tu veux. Mais plus de nourriture dans ta chambre, s’il te plaît, Jilly. Ce n’est pas hygiénique du tout.
JILL. Je suis désolée, Maman. Bon, il faut que je continue.
MAM. Tu n’es pas obligée de faire ça, tu sais. Je ne comprends pas pourquoi tu veux absolument cuisiner pour Stuart.
JILL. Maman, je veux le faire.
MAM. C’est très gentil de ta part, mais, chérie, tu n’es pas obligée de la faire tout le temps.
JILL. Maman, j’en ai envie. J’aime bien faire ça.
SCENE 16
Stuart, Jill, Maman, Dad sont à table.
JILL. Scène seize. Ça commence à sentir mauvais. Qu’est-ce que vous en pensez ?
STUART. Il est bon, ce poisson.
JILL. C’est une sole Véronique.
STUART. Je n’aurais jamais imaginé qu’on pouvait y mettre des raisins. Tu ne manges pas ?
MAM. J’en ai déjà mangé plein. C’est assez riche, non ?
JILL. Non, ce n’est pas riche du tout. Tu trouves que c’est riche, Stuart ?
STUART. Non. Je veux dire si. C’est très bon en tout cas.
JILL. Tu ne trouves pas ça bizarre que Maman ne mange rien ?
STUART. Elle surveille son poids, tu sais. Elle veut être attirante.
JILL. Mais on n’est pas obligé de surveiller son poids pour être attirant. Je croyais que tu aimais bien qu’il y ait un peu de viande.
MAM. Quand est-ce que tu as dit ça ?
STUART. Je sais pas. J’ai dû dire ça en passant.
MAM. En tout cas, c’est vrai. Tu ne trouves pas qu’elle est attirante dans la nouvelle robe que je lui ai achetée ?
STUART. Si, elle est très jolie.
MAM. Tu vois. Si tu avais une nouvelle coiffure, tu pourrais bien commencer à attirer les garçons.
JILL. Maman, on devrait changer de sujet.
MAM. Pourquoi ?
JILL. Parce que Stuart n’a pas envie d’entendre parler de moi.
MAM. Bien sûr que si. Tu t’intéresses à Jilly, n’est-ce pas ?
STUART. Oui. Enfin…
MAM. Tu ne penses pas qu’en perdant un ou deux kilos, elle serait superbe ?
STUART. Elle est déjà superbe.
MAM. Elle les rendrait fous si elle était un tout petit peu plus mince, non ?
JILL. Maman, tu vas la fermer.
MAM. Je demandais seulement son avis à Stuart.
STUART. De toute façon, ce qui compte c’est la personne, pas à quoi elle ressemble.
JILL. Tu penses que je ne suis pas jolie ?
STUART. Bien sûr que je te trouve jolie. C’est ce que je disais.
JILL. Si tu trouves que je ne suis pas attirante, dis-le.
MAM. Tout ce qu’on veut dire, Jilly, c’est que si tu perdais quelques kilos, tu serais encore plus attirante.
JILL. C’est ce que tu dis ?
STUART. Je ne dis rien.
MAM. Je ne vois pas pourquoi tu prends la mouche. J’essaye simplement de te donner quelques gentils conseils.
JILL. Je ne veux pas de tes conseils. C’est toi qu’il ne trouve pas attirante.
MAM. Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne me trouves pas attirante ?
STUART. Bien sûr que si.
MAM. Alors qu’est-ce que tu racontes ?
JILL. Maman. Fondamentalement, tu ne sais rien.
MAM. Assieds-toi.
JILL. Oh, lâche-moi, Maman.
MAM. Gillian.
JILL. Je l’emmène. Vous débarrasserez.
Jill sort d’un pas rageur en s’enfilant un morceau de poisson dans la bouche.
MAM. Je ne sais pas ce qui lui a pris.
STUART. Peut-être que je devrais aller lui parler.
MAM. Qu’elle aille se faire foutre. Stuart, je te veux dans moi.
STUART. Je te demande pardon ?
MAM. Oui. Ici. Sur la table.
STUART. Dans le poisson et tout ça ?
MAM. Baise-moi, Stuart.
STUART. Et mon pantalon ?
MAM. Pour l’amour de Dieu. Ça sera parfait, Stuart.
Maman agrippe Stuart sur la table. Ils font l’amour. Maman attrape la tête de Stuart et la fourre entre ses jambes. Bascule de lumière sur Jill et Dad au fond de la scène. On entend les murmures de jouissance monter de la table de la cuisine comme si le couple se trouvait dans une autre pièce.
SCENE 17
Silence.
JILL. Je ne savais pas que tu entendais aussi bien d’ici.
Brusquement, Dad sort de son fauteuil roulant en costume d’Elvis et se met à chanter « Suspiscious Minds » avec beaucoup d’assurance.
La scène est éclairée, puis plongée dans l’obscurité.
La porte de la chambre s’ouvre. Maman apparaît en robe de chambre. Elle va aux toilettes. Elle a un choc en apercevant brusquement Jill.
SCENE 18
JILL. Scène dix-huit. Le palier. La nuit.
MAM. Qu’est-ce que tu fais là ?
JILL. J’arrive pas à dormir.
MAM. Tu n’as pas fait de cuisine au moins ?
JILL. Non.
MAM. C’est quoi, cette odeur ?
JILL. C’est rien. C’est d’avant. Je cherchais Stanley.
MAM. Jill, il est trois heures et demie du matin. Va te coucher.
JILL. Maman, tu crois qu’il t’aime, Stuart ?
MAM. Ne recommence pas avec ça. Va te coucher, ma chérie. Il faut que j’aille aux toilettes.
JILL. Mais tu crois ?
MAM. Ce n’est ni le moment ni l’endroit.
JILL. Mais Maman…
MAM. Jilly, c’est ridicule.
JILL. Maman, j’ai quelque chose à te dire.
MAM. Quoi encore ?
JILL. Maman. J’ai un petit ami.
MAM. C’est merveilleux, ma chérie. C’est quelqu’un que je connais ?
JILL. Non.
MAM. Je sais exactement ce que tu ressens. C’est parfaitement normal de ne pas pouvoir dormir. Mais tu devrais aller te coucher maintenant. Prends Stanley avec toi si tu veux.
JILL. Maman, tu aimes Stuart ?
MAM. On est au milieu de la nuit.
JILL. Mais comment tu sais si quelqu’un t’aime vraiment ?
MAM. Tu le sais, c’est tout. Bonne nuit.
JILL. Bonne nuit, Maman.
Maman entre dans les toilettes. Jill réapparaît et ouvre la porte de la chambre.
Stuart. Stuart.
Stuart, presque nu, apparaît dans l’encadrement de la porte et pousse Jill dans le couloir.
STUART. Bon Dieu. Tu ne peux pas venir ici.
JILL. Stuart, j’ai besoin de te parler.
STUART. Tu sais l’heure qu’il est ?
JILL. On est au milieu de la nuit.
STUART. Qu’est ce que tu veux ?
JILL. Je te veux toi, Stuart.
STUART. Bon Dieu ! Ta mère est juste allée pisser.
JILL. Je m’en fous.
STUART. Bon Dieu.
JILL. Tu m’as à peine regardée de la soirée.
STUART. Qu’est-ce que tu espères ?
JILL. Je croyais que tu m’aimais.
STUART. Je n’ai jamais dit que je t’aimais.
JILL. Si, tu l’as dit.
STUART. Ecoute, ce qui s’est passé entre nous, c’était une grosse erreur.
JILL. Comment ça, une erreur ?
STUART. Je me suis emballé c’est tout.
JILL. Mais tu as dit que tu m’aimais.
STUART. Parle moins fort. Je n’ai jamais voulu dire ça. C’est sorti comme ça.
JILL. Sorti comme ça ?
STUART. Je sais pas. C’est ce qu’on dit dans ces cas-là.
JILL. Mais je t’aime, moi.
STUART. Non, tu m’aimes pas. Ecoute, t’es une gentille gosse, mais…
On entend la chasse d’eau.
JILL. Gosse ! Je suis ta maîtresse.
STUART. Mais bon Dieu, tu vas encore à l’école.
JILL. Mais tu as joui avec moi.
STUART. Elle va arriver dans une seconde.
JILL. Tiens, j’ai fait ça pour toi.
STUART. Qu’est-ce que c’est ?
JILL. Des truffes. Il y a ton nom dessus.
STUART. Reprends-les, j’en veux pas.
JILL. C’est un cadeau.
STUART. Ecoute, il faut arrêter ça.
Maman sort des toilettes.
Merde.
JILL. Alors va te faire foutre.
Jill donne les truffes à Stuart et disparaît.
MAM. Qu’est-ce que tu fais ?
STUART. J’allais aux toilettes.
MAM. Qu’est-ce que tu fais avec ça ?
STUART. J’avais un peu faim.
Maman entre dans la chambre et trébuche.
MAM. Putain, cette tortue. Pose ça et reviens au lit.
Maman ferme la porte. Jill réapparaît.
JILL. Stuart, j’ai envie de toi. Tout de suite.
STUART. Pour l’amour de Dieu !
JILL. Allez, viens, on va dans la salle de bain.
STUART. Ecoute, ça devient absolument n’importe quoi.
JILL. C’est pas grave. Emmène les truffes.
STUART. Jill, on ne va nulle part. Ça suffit, maintenant. Je ne t’aime pas. Notre relation n’a aucun avenir. Compris ? Finito.
Maman ouvre la porte.
MAM. Qu’est-ce que vous trafiquez tous les deux ?
JILL. Je cherchais Stanley.
MAM. Va te coucher immédiatement, petite dame. Il est dans ma chambre parce que j’ai failli m’estropier avec lui qui court sur le palier.
Jill sort.
Et toi, pose ces bonbons, nom de Dieu.
Maman retourne à l’intérieur et se cogne les doigts de pieds contre Stanley.
Aïe ! Cette foutue tortue !
Stuart reste seul. Jill réapparaît et s’empare des truffes.
JILL. Je te déteste.
Jill sort, furieuse.
STUART. Putain de merde.
Elvis apparaît au bacon.
ELVIS. La première fois que c’est arrivé, c’était à Vegas, quand Priscilla portait sa combinaison en velours ultra-moulante. La deuxième fois, c’était à Phoenix quand j’étais dans le jacuzzi avec la jolie petite de Reno. Et c’est arrivé encore une fois à Graceland après le petit déjeuner. J’ai appelé le médecin et je lui ai demandé, Doc, comment c’est possible que ça arrive au King ? J’ai toutes les richesses du monde, toutes les filles que je veux. Je lui demande, Doc, qu’est-ce qui va pas encore ? Pourquoi j’ai ce problème d’érection. Et le doc me dit, fils, tu es peut-être le King, tu as peut-être des Cadillac et toutes les poulettes que tu veux, mais fils, autour de toi, tout n’est que désespoir, pauvreté, et douleur, et tu dois souffrir pour tout ces gens. Tu dois souffrir pour le démunis, les méchants, les becs de lièvre, les désespérés et les laids, les découragés, les blessés, les cœur brisés et les sodomites. Ces sodomites en rut dans les champs de blé et dans les autocars, dans les avions, sur le pas des portes, qui essuient leur sale petit organe avec le papier blanc de notre constitution. Il a dit, fils, ce n’est pas surprenant que tu aies ce problème d’érection avec tout ce poids sur tes pauvres épaules. Ce n’est une époque facile pour personne, et ce n’est pas une époque facile pour un King.
Elvis disparaît.
Jill seule. Dans un état démonique. Elle sort une tourte du four et prépare le repas de la scène suivante.
SCENE 19
JILL. Scène dix-neuf. « Papy Brossard mange sa tourte de merde. »
Jill a une mine effroyable. Maman et Stuart prennent place à table.
STUART. Salut.
JILL. Salut.
MAM. Ça va, Jill ?
JILL. Très bien.
MAM. Tu as l’air un peu fatiguée.
JILL. Je vais parfaitement bien, Maman.
MAM. Ça a l’air succulent, hein, Stuart ?
STUART. Ouais, j’adore un bon petit morceau de tourte.
MAM. Ça a une drôle d’odeur.
JILL. C’est africain.
MAM. C’est très original.
STUART. J’ai jamais mangé de truc africain.
JILL. J’avais envie d’essayer quelque chose de différent.
STUART. Ecoute, c’est vraiment savoureux.
JILL. Je me demande si c’était une bonne idée. Maman, j’aime plus manger.
MAM. Eh bien, c’est une bonne chose.
JILL. C’est terrible ce que les gens mangent, non ?
STUART. Qu’est-ce que tu veux dire ?
JILL. Les tripes, c’est des intestins de cochon et le boudin noir, c’est du sang.
STUART. Mais c’est bon, le boudin noir.
JILL. Les yeux de mouton et la cervelle de singe.
STUART. T’es dégueulasse.
JILL. Les pattes de poulet, les cloportes et le sperme.
MAM. Jilly, les gens ne mangent pas de sperme.
JILL. Les gens mangent su sperme. Les œufs de cabillaud.
MAM. Ce sont des œufs de poisson, ma chérie.
JILL. Mais la laitance, c’est du sperme, Maman. Du sperme de poisson.
MAM. Il y a quelque chose qui ne va pas, ma puce ?
JILL. Non.
MAM. Tu as l’air un peu tendue.
JILL. Je vais très bien.
MAM. Comment ça se passe avec ton petit copain ?
JILL. Ça va.
MAM. Il s’est passé quelque chose ?
JILL. Non.
MAM. Tu en est sûre ?
JILL. C’est un salaud fini.
MAM. Ça fait partie de ton apprentissage, ma chérie.
JILL. Je le déteste, Maman, et je déteste toutes les tourtes et les omelettes et les crèmes anglaises et les civets et les puddings. Et découper, et pétrir, émincer, broyer, briser, arracher. Maman, c’est antinaturel, c’est pire que les animaux. C’est répugnant. On est tous répugnants, Maman, tous les êtres humains. Je déteste tous les trucs stupides que j’ai pu avoir envie de lui préparer un jour.
MAM. Mais, enfin, qu’est-ce qui se passe, Jilly ?
JILL. C’est comme si j’avais vu toutes les choses que j’ai mangées. Tu vois, toutes ces choses vivantes, et tout d’un coup, je me suis sentie pourrie. Je me suis dit, et s’il y avait quelque chose à l’intérieur de moi. Pas plus gros qu’un petit pois. Qu’est-ce que je dirais si quelqu’un mettait ça sur une pizza ? Après j’ai pensé au Tiers-Monde et à tous les enfants qui meurent de faim en Afrique et à Kate Moss qui n’a pas une once de graisse sur le râble. J’ai pensé à tout ça et ça m’a rendue malade.
MAM. Qu’est-ce que tu veux dire, il y avait quelque chose à l’intérieur de toi ?
JILL. J’imaginais, c’est tout.
STUART. Je crois que je vais vous laisser toutes les deux.
JILL. Reste là.
MAM. Qu’est-ce que tu veux dire, Jill ?
JILL. Je ne sais pas.
MAM. Tu as fricoté avec ton petit copain, Jill ?
JILL. Non.
MAM. Qu’est-ce qui ne va pas ?
JILL. Je croyais qu’il m’aimait. Il a dit qu’il m’aimait.
MAM. Qui est ce garçon, Jill ?
JILL. C’est pas un garçon.
MAM. Seigneur. Ce n’est pas cette Mary qui habite de l’autre côté de la rue ?
JILL. C’est un homme.
MAM. Un homme ? Quel genre d’homme ?
JILL. Je sais pas.
MAM. Jill, c’est très grave.
JILL. Je ne vois pas ce qu’il y a de grave. Tu couches bien à droite et à gauche, toi.
MAM. Je ne couche pas à droite et à gauche.
JILL. Et lui, alors ?
MAM. Stuart et moi avons une relation suivie.
JILL. Moi aussi.
MAM. Quoi ?
JILL. J’ai une relation suivie. Tu penses que tu es parfaite avec tes grands airs, tu crois que tu peux me regarder de haut, mais tout est de ta faute. Tu n’as qu’à regarder Papa. Mais tu refuses de l’admettre. Tu t’en fous. T’as pas de conscience. T’es qu’une salope.
MAM. Je ne fais que ça, Jill, avoir une conscience. Tous les foutus matins, je me lève et je ne pense qu’à ça. Et si on ne s’était pas disputé. Et si je n’avais jamais dit que je partais. Et si. Et si. Mais c’est lui, Jill. C’est lui qui est parti comme un fou. Je ne lui ai pas demandé de le faire. Et le pire, c’est que quand je suis allée là-bas et que je l’ai vu étendu par terre, j’ai pensé dans un coin de ma tête, c’est bien fait pour toi, sale con. C’est bien fait pour toi. Comment crois-tu que je me sens après tout ça ? Ma vie, c’est avoir une foutue conscience. Alors lâche-moi, tu veux ?
STUART. Je crois que je vais vous laisser toutes les deux.
JILL. Maman, j’ai mis Stanley dans la tourte.
MAM. Tu as fait quoi ?
STUART. Mon Dieu.
MAM. Gillian.
STUART. T’es complètement folle.
JILL. Non, je ne suis pas folle.
STUART. T’es vraiment pas nette.
MAM. Ferme-la, fiston.
STUART. Je vais vomir.
MAM. Toi, tu restes assis et tu la fermes avant que je te la ferme moi-même. Qu’est-ce qui se passe, Jill ?
JILL. Je vais aux toilettes.
MAM. Tu ne vas nulle part.
STUART. Jill…
JILL. J’en ai plus rien à foutre de toi.
Jill foudroie Stuart du regard et s’en va en courant. Mam la suit.
STUART. Bon Dieu.
Jill revient brièvement pour faire son annonce.
JILL. Scène vingt. Discours paranoïaque d’Elvis.
SCENE 20
Lumière sur Dad en Elvis.
DAD. Ça n’a jamais été facile d’être le King. Le mal ronge ce monde qui est le mien. Il y règne la misère et la douleur, mais je suis venu pour apporter l’espoir à mon peuple. Un jour que je venais de me lever et que Priscilla n’arrêtait pas de m’emmerder parce que j’avais acheté dix Mercedes Benz, je lui ai dit, Priscilla, nom de Dieu, ferme-la. Quelle importance ça peu avoir mes finances personnelles quand la peste règne sur cette nation ? Il y a la drogue et la sodomie. Il n’y a pas de place pour des hommes libres. Alors, moi, Américain Number One des Etats-Unis, j’ai dit, je vais voir le Président. J’ai mis ma cape d’Elvis et ma ceinture d’Elvis et j’ai pris l’avion pour Washington. Quand je suis arrivé à l’aéroport, j’ai vu ce nègre assis là. Je lui ai dit, mon garçon, conduisez-moi auprès du Président. Il a dit, vous seriez pas le King ? Et j’ai dit, garde ça pour toi, fils, car je suis ici incognito. On est allé à la Maison Blanche en faisant un crochet par la croissanterie où j’en ai mangé deux douzaines parce que j’avais pas pris mon petit déjeuner. Et alors le Président est sorti et il a dit, Diable, Elvis, vous avez des habits épatants. Alors, j’ai dit au Président, Monsieur le Président, la peste règne sur ce royaume. Mon peuple marche dans une vallée de ténèbres car le malheur s’est abattu sur nous. Il y a la drogue, les hippies et les sodomites et tout un tas de malheurs. Mais là où règne la tristesse, j’apporterai l’espoir, là où règne la souffrance, j’apporterai Heroes Je veux être Rocky Balboa
Je veux être Yul Brynner
Je veux être Ava Gardner
Je veux être Michael Jordan
Je veux être Michael Jackson
Je veux être Bill Clinton
Je veux être Melanie Griffith
Je veux être Tom Cruise
Je veux être Zidane
Je veux être David Copperfield
Je veux être Beck
Je veux être Boris Becker
Je veux être la fille dans Bonnie and Clyde
Je veux être Bip Bip
Je veux être le coyote
Je veux être Janis Joplin
Je veux être la panthère rose
Je veux être mister Hyde
Je veux être Dracula
Je veux être Samson
Je veux être David et Goliath
Je veux être Judas
Je veux être Jésus
Je veux être Aristote
Je veux être Chistophe Colomb
Je veux être les Beatles
Je veux être Cassius Clay
Je veux être mère Teresa
Je veux être Mozart
Je veux être Beethoven
Je veux être Stephen King
Je veux être Martin Luther King
Je veux être Steven Spielberg
Je veux être Einstein
Je veux être ma p... de mère
Je veux être Staline
Je veux être Mata Hari
Je veux être Bach
Je veux être Pablo Picasso
Je veux être Jim Morrison
Je veux être Léonard de Vinci
Je veux être Michel-Ange
Je veux être Jimmy Hendrix
Je veux être Bart Simpson
Je veux être Demis Roussos
Je veux être Jane Fonda
Je veux être Shakespeare
Je veux être Cervantes
Je veux être Aphrodite
Je veux être Jeanne d'Arc
Je veux être Pavarotti
Je veux être sir Lawrence Olivier
Je veux être Ghandi
Je veux être Marlon Brando
Je veux être le Che
Je veux être Roxy Music
Je veux être Franco
Je veux être Pinochet
Je veux être Bernard Tapie
Je veux être le groupe Abba
Je veux être Stone et Charden et les Spice Girls
Je veux être Raphaël
Je veux être Jorge Luis Borges
Je veux être Isaac, le gars de la Bible
Je veux être disc jockey
Je veux être maire de Paris
Je veux être le monstre du Loch Ness
Je veux être Rita Hayworth
Je veux être Luciano Benetton
Je veux être Diego Maradona.
Je veux être comme Diego Maradona pour tout vivre, avec la même sourde intensité.
Je veux être vraiment jeune, vraiment vieux, vraiment gros, vraiment défoncé, vraiment motivé, vraiment amoureux, vraiment désenchanté, et être tout aussi transparent, même entouré de clowns, de fantômes, d'opportunistes : comme Maradona.
Je veux baiser comme Diego, si tant est que Diego ait su s'y prendre.
Je veux être Diego Maradona parce que ça ne me suffit plus d'être Pablo Picasso.
Je veux m'esquinter le corps, c'est la condition pour continuer à faire ce que je veux faire, ce sans quoi je ne peux pas vivre.
Ma gloire sera désormais de jouir de petits lieux communs toujours plus intéressants.
Je veux habiter ce désordre d'extrême limite.
Je veux qu'on m'aime comme Diego Maradona a besoin qu'on l'aime.
(Extrait de After sun de Rodrigo Garcia)
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Dixit Materia's Blurbs
About me:
Dixit Materia (Lille) regroupe de jeunes artistes dans la fabrication d'un théâtre résolument tourné vers la langue, à l'affût des écritures contemporaines qui interpellent le spectateur sur le monde dans lequel il vit.
Les spectacles :
2008 La Semeuse de Fabrice Melquiot
2008 Du luxe et de l'impuissance d'après Jean-Luc Lagarce
2006 Prométhée de Rodrigo Garcia
2006 Les Mains Bleues de Larry Tremblay
2004 Le Chant du Dire-Dire de Daniel Danis
2004 Mon père qui fonctionnait par périodes culinaires et autres d'Elisabeth Mazev
2004 L'Histoire de Ronald le clown de MacDonald's de Rodrigo Garcia
2003 One Zéro Show de Denis Guedj
2002 Opéra Panique d'Alejandro Jodorowsky
Direction artistique :
Nicolas Ory est né en 1979. Il participe à l’aventure du théâtre universitaire à Lille et se forme parallèlement à la pratique du jeu sous la direction de Laurent Hatat, Aude Denis, Jean-Michel Rabeux et Vincent Goethals. Il obtient une Licence des Arts du spectacle (études théâtrales) et met en scène un premier travail qui remporte le 1er prix du 17ème Festival de Théâtre Interuniversitaire de Lille.
De 2001 à 2004, il est assistant à la mise en scène de Laurent Hatat (Anima Motrix) qu’il accompagne sur les créations de Music-Hall de Jean-Luc Lagarce puis trois textes inédits : Moitié-Moitié de Daniel Keene (créé à L’Hippodrome/Scène Nationale de Douai puis repris au Festival Off d’Avignon 2004), Monsieur M. de Sibylle Berg (créé avec la troupe permanente de La Comédie de Valence/Centre Dramatique National Drôme-Ardêche), et Papa Alzheimer de Luc Tartar (créé au Théâtre Missionné d’Arras).
De 2003 à 2005, il joue deux pièces de Sarah Kane sous la direction d’Antoine Lemaire : Purifiés (présentée à Lille, Dunkerque et Bruxelles) et Anéantis (crée à Lille et reprise au Festival Off d’Avignon 2005) dans des mises en scène qui entremêlent théâtre et vidéo.
De 2004 à 2006, il est artiste associé au Temple/Bruay-La-Buissière où il travaille parallèlement à la création d’un diptyque consacré aux nouvelles écritures québécoises et une double mission de formation et de sensibilisation des publics au théâtre.
Il met en scène Le Chant du Dire-Dire de Daniel Danis à l'occasion de Lille 2004/Capitale Européenne de la Culture (repris au Festival Off d’Avignon 2006), puis propose une mise en voix des Mains bleues de Larry Tremblay dans la petite salle du Théâtre du Nord/Centre Dramatique National du Nord-Pas-de-Calais avant de créer le spectacle en 2006 en coproduction avec La Comédie de Béthune/Centre Dramatique National du Nord-Pas-de-Calais et Le Temple/Bruay-La-Buissière.
De 2006 à 2008, il réunit un collectif de jeunes artistes aux seins de laboratoires d'expérimentations théâtrales et met en scène Prométhée de Rodrigo Garcia (au Zem-Théâtre/Lille), Du luxe et de l'impuissance de Jean-Luc Lagarce (au Studio-Théâtre de La Comédie de Béthune) et La Semeuse de Fabrice Melquiot (à La Piscine/Dunkerque).
Il anime également des stages et des ateliers de pratique du jeu (Le Temple/Bruay-La-Buissière, La Comédie de Béthune/Centre Dramatique National du Nord-Pas-de-Calais, L'Hippodrome/Scène Nationale de Douai...).
Who I'd like to meet:
Ils ont travaillé avec nous :
Mathilde Arnaud
Mathilde Bassou
Fanny Belair
Frédérique Bertrand
Manuel Bertrand
Stéphane Bourquin
Audrey Chapon
Nicolas Cornille
Olivia Courtin
Joseph David
Patou Deballon
Jospeh Drouet
Richard Dubelski
Marie Eberlé
Perrine Fovez
Leïla Gregson
Laurent Hatat
David Lacomblez
Lucie Lahoute
Capucine Lange
David Laurie
Alain Lebéon
Ludovic Luchez
Florence Masure
Nicolas Ory
Marie Pavlus
Sylvain Pottiez
Camille Raverdy
Patrick Smith
Flavien Tassart
Frédéric Tentelier
Maxence Vandevelde
Stéphane Zuliani
Nous y avons travaillé :
Le Zem-Théâtre (Lille)
La Piscine (Dunkerque)
Le Théâtre des Passerelles (Villeneuve d'Ascq)
Le Théâtre de L'Epée de Bois (Cartoucherie de Vincennes)
La Rose des Vents (Scène Nationale de Villeneuve d'Ascq)
La Virgule - Salon de Théâtre (Tourcoing)
L'Espace Flandres (Hazebrouck)
Le Centre Culturel Robert Hossein (Merville)
Le Temple (Bruay-La-Buissière)
Le Théâtre du Nord (CDN Nord-Pas-de-Calais)
La Verrière (Lille)
L'Epace Présence Pasteur (Avignon)
La Comédie de Béthune (CDN Nord-Pas-de-Calais)